Bienvenue dans mon nuage d’amour

L’âme du papillon – premières pages

L’âme du papillon – premières pages

L’ÂME DU PAPILLON – EXTRAIT

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L’âme du papillon – premières pages

L’âme du papillon – premières pages

Prologue

­« Je t’invoque, toi qui vis dans l’ici et l’ailleurs,

Toi qui inspires la terreur,

Te nourris des plus grandes peurs.

Toi qui fais naître les sentiments les plus sombres,

Et sais pénétrer dans le secret des cœurs.

Toi, dont la vengeance attend, tapie dans l’ombre.

Nul ne prononce ton nom,

Dont tous craignent le son,

J’implore ta venue et souhaite ton apparition.[1] »

Une fois ces paroles prononcées, la jeune fille se tut. Sa grand-mère lui avait dit que la créature se présentait aux âmes errantes et perdues, qu’elle verrait d’abord un arbre décharné, puis une étendue d’eau. Alors, à ce moment-là, elle pourrait l’appeler.

Or, Cho ne voulait plus attendre et passer des soirées entières à marcher à travers la campagne environnante. Elle avait donc utilisé ce que tous appelaient son don et qui faisait d’elle une jeune femme impossible à marier. Kwon pourtant l’aimait, et tout ce que les deux jeunes gens souhaitaient était de vivre heureux ensemble, fonder un foyer.

Elle continua de prononcer cette litanie qui lui avait demandé tant de recherches et d’inspiration. Malgré les doutes et les craintes qui l’étreignaient de ne pas avoir suivi les consignes de son aïeule, elle ne voulait pas éprouver de regrets, et son amour pour le jeune homme la poussait à prendre tous les risques.


[1] Texte de l’autrice

Arrivée au dernier mot de sa prière, le silence se fit. Seul le vent soufflait, soulevant les longs cheveux noirs de Cho. Le ciel constellé de minuscules étoiles la surplombait de son immensité. La soirée était bien avancée maintenant et son père la rosserait sûrement d’être restée dehors à la nuit tombée. Elle attendit encore un peu, espéra, puis soupira, avant de se résoudre à regagner son logis. En revenant sur ses pas, son regard fut attiré par une forme qui n’était pas là avant.

Un arbre sans feuilles, maigre, aux branches tombantes, au tronc desséché et nécrosé.

Mort.

Elle avait réussi. Déterminée, elle s’en approcha à grandes enjambées. Elle vit au sol une surface lumineuse croître, pour finir par former une mare sombre dans laquelle elle n’aurait pas plongé ne serait-ce qu’un pichet.

L’air autour d’elle semblait plus épais, les étoiles éteintes. Un son strident retentit, l’obligeant à plaquer ses paumes sur ses oreilles pour l’étouffer. Mais il vibra en elle, pénétra sa chair, la forçant à tomber à genoux, puis face contre terre. Un poids invisible l’empêchait de se redresser et de respirer normalement.

— Une humaine, ricana soudain une voix d’outre-tombe.

Cho parvint à relever péniblement la tête pour voir la créature. Elle sut dès lors qu’elle n’oublierait jamais ce moment et regretterait toujours de l’avoir cherchée et appelée.

Ni vraiment femme, même si elle en avait les attributs, ni vraiment humaine, ni vraiment animale. Sa chevelure interminable, couleur de nuit, encadrait un visage pâle nervuré de veines noires autour de ses yeux sans iris ni pupille, aussi sombres que le fond d’un puits. Sur le sommet de sa tête était posée une couronne qui paraissait incrustée directement dans son crâne, et dont les reflets dorés scintillaient selon les mouvements de sa tête.

L’apparition surnaturelle était à moitié allongée sur une fine pierre rectangulaire. La partie basse de son corps, semi-dénudé, flottait à la surface de l’étendue d’eau. Un serpent s’enroulait autour d’un de ses bras, parcourait son torse et traçait avec lenteur un parcours infini. Les extrémités de ses longs doigts avaient la couleur du charbon, et effectuaient des arabesques autour d’une sphère luminescente en lévitation devant elle. Sur sa poitrine, incrustées dans ce qui lui servait de peau, s’étalaient deux immenses ailes de papillon. L’une des deux était cependant inversée par rapport à l’autre.

— Cho, articula-t-elle.

La jeune femme sentit aussitôt une main lui étreindre le cœur, le serrer, le broyer. Sa respiration devint difficile et sourde.

— Je lis en toi, devineresse. Ainsi, tu penses avoir un don ?

Le ton à la fois mielleux et dédaigneux de sa voix laissait présumer qu’elle connaissait les caractéristiques des humains.

— Je sais que j’en ai un, répondit l’intéressée par bravade.

La créature émit un son qui aurait pu s’apparenter à un gloussement.

— Et tu penses que cela te donne le droit de m’invoquer, de me déranger. Sais-tu seulement ce que tu viens de déclencher ? Bien sûr que non.

Cho la regarda caresser paresseusement son serpent, avant d’être soulevée à plusieurs mètres au-dessus du sol. Elle hurla de terreur et fut aussitôt bâillonnée par une épaisse brume noire.

— Je m’ennuie. Tu m’ennuies, s’agaça l’apparition. Tu veux te marier avec ce jeune homme, ce Kwon, et être heureuse ? énonça-t-elle avec dégoût. Vous, les humains, êtes tellement prévisibles.

Elle leva sa paume vers le ciel et fit apparaître deux papillons.

— Je vais te l’accorder, car cela fait longtemps que je n’ai pas eu l’occasion de m’amuser.

Son serpent ouvrit sa gueule comme pour cracher quelque chose.

— Shaar me rappelle de t’informer que ton souhait aura des conséquences, un prix à payer.

Le ruban évanescent et sans consistance qui muselait sa bouche s’évapora ce qui permit à Cho de parler.

— Je paierai ce prix quel qu’il soit ! lança-t-elle sans hésitation ni instant de réflexion.

— Farouche et inconséquente, se moqua la créature. Ces deux papillons sont des guides pour deux âmes sœurs. Tous ceux qui seront choisis par eux connaîtront un puissant et éternel amour, expliqua-t-elle en faisant tournoyer les deux insectes au-dessus de sa paume toujours ouverte. Mais le chemin sera semé d’embûches, ajouta-t-elle.

Des paroles incompréhensibles vinrent aux oreilles de la jeune fille, toujours en lévitation au-dessus du sol. La voix répétait des mots dans différents dialectes, semblait-il.

« Tu les as condamnées », entendit-elle enfin dans sa langue maternelle. Ce n’était pas la démone qui parlait, mais quelqu’un d’autre dont elle percevait l’aura sans la voir.

« Elles seront cinq », ajouta-t-elle.

Puis, une sentence fut prononcée : « Elles mourront toutes. Cassandra ne doit pas être invoquée, mais attendue. »

La créature émit un ordre sec et les papillons s’envolèrent aussitôt. Le premier partit au loin, le second vola jusqu’à Cho et s’incrusta dans sa poitrine. Elle ressentit une brève douleur, puis une vision obscurcit un instant son esprit et ses pensées. Elle n’en comprit pas le sens, car tout était très flou, mais en l’associant aux lugubres prémonitions qu’elle avait entendues, elle sut qu’elle venait de commettre une terrible erreur dont les conséquences seraient funestes.

La mort rôdait autour des deux papillons. Elle aurait dû savoir, ou se douter, qu’un vœu d’amour accordé par un tel être aurait une face cachée. Un vœu qu’elle avait provoqué au lieu de se le voir accordé. Il était temps de réparer son erreur. Peut-être ne pourrait-elle pas défaire ce qui avait été fait, mais elle devait tenter quelque chose.

« Renvoie-la. Chasse-la. » la supplia la voix.

Tandis qu’elle flottait toujours à plusieurs mètres au-dessus du sol, elle dégagea de son cou une chaîne au bout de laquelle pendait un talisman. Elle le serra avec force dans son poing afin de se blesser et d’y déposer son sang. L’objet émit une lumière bleutée. Elle le brandit devant elle.

— Pars ! hurla Cho. Tu n’es plus la bienvenue sur ces terres.

Elle pressa plus fort encore le métal afin que son sang coule plus abondamment.

— Comment oses-tu, humaine ? cracha la créature qui s’était redressée.

Mais déjà, la surface de l’eau tremblait, la mare se rétrécissait.

— Tu t’es jouée de moi, gronda-t-elle alors que la partie basse de son corps et la moitié de son torse étaient engloutis.

— Pars ! cria de nouveau la jeune fille.

Cette dernière sentit qu’elle chutait vers le sol et se recroquevilla, anticipant le choc. Son épaule heurta la terre et la douleur intense qui se propagea dans son articulation lui arracha un hurlement.

Paralysée par la souffrance, elle ne vit pas le papillon noir qui émergea de la main de la créature avant qu’elle ne disparaisse totalement dans les eaux sombres, dont il ne resta bientôt plus aucune trace.